// l’interview
Interview de Renaud Richard, consultant “The Natural Step” en France
Fondé en 1989 par le cancérologue suédois Dr. Karl-Henrik Robèrt, qui s’effrayait de voir ses concitoyens tout faire pour sauver les enfants malades et en même temps prendre quotidiennement des décisions qui compromettent les conditions nécessaires à la vie sur Terre, The Natural Step (TNS) aide les entreprises et collectivités à répondre aux problèmes sociaux et environnementaux de manière globale. Fort de ses succès en Suède (notamment auprès d’IKEA, Electrolux et Scandic Hotels), TNS a ouvert des bureaux dans 12 autres pays. Renaud Richard et Caroline Gervais en sont les représentants en France.
Bonjour Renaud. Nous te retrouvons aujourd’hui chez ton client Interface, que tu aides dans la mise sur le marché de solutions innovantes et durables. Quel a été ton parcours jusqu’ici ? Comment as-tu eu le déclic du développement durable ?
Né à Briançon, moniteur de ski, j’ai toujours eu un mode de vie plus proche de la nature que de la ville.
Mon premier moteur professionnel n’a pas été le développement durable mais la gestion de projets et l’organisation d’événements (j’ai notamment organisé en 2002 une Coupe du monde handisport de ski alpin). Après une école d’ingénieurs et un mastère en gestion de projet, je faisais du conseil en entreprise quand j’ai entendu parler d’une expédition de jeunes du monde entier du pôle Nord au pôle Sud, baptisée « Pôle 2 pôle 2000 ». Instinctivement, j’ai senti que cela allait me plaire et je suis parti avec 8 personnes représentant 7 pays des 5 continents pour mener une campagne de sensibilisation aux enjeux environnementaux et humanitaires. Nous avons rencontré 10 000 personnes sur notre parcours : écoles, collectivités, ONG, etc. Au cours de cette expédition, un ami m’a fait découvrir le livre « The Natural Step for business », que j’ai littéralement dévoré, en 2 jours, sur notre voilier qui nous menait du Panama à l’Equateur. C’est là que j’ai eu le déclic du développement durable.
J’ai d’abord travaillé sur la Charte de la Terre, notamment à son secrétariat international au Costa Rica. J’avais plusieurs casquettes : responsable des réseaux européens, africains, et francophones d’une part, et animateur des programmes pour les jeunes et pour les territoires locaux d’autre part. J’ai ensuite suivi le mastère « Strategic Leadership towards Sustainability » en Suède, qui me semble être le meilleur en la matière, grâce à son approche systémique à sa méthode d’enseignement par approfondissements successifs, basés notamment sur la démarche TNS. Dans les premières semaines du mastère, j’ai été mis en contact avec Caroline Gervais, qui lançait TNS en France, et depuis l’automne 2004 nous travaillons ensemble pour amener cette approche en France.
Parle nous un peu de TNS : quel est votre objectif ?
Nous assistons actuellement à une décroissance des ressources vitales et à une croissance toujours plus forte de la demande en ressources, comme 2 parois d’un entonnoir qui se resserrent. L’objectif de TNS est de sortir au plus vite de cet entonnoir en évitant d’heurter les parois. Pour cela, nous faisons du conseil, de la formation, de la recherche et de la sensibilisation, et ce à tous les niveaux : de l’Union Européenne au village du grand nord en passant par une PME de pizza ! La principale force de TNS est d’adopter une démarche systémique, c’est-à-dire de gérer une problématique dans son ensemble et de passer plus de temps à agir sur les causes qu’à analyser les symptômes. Aujourd’hui, TNS est présent dans 12 pays avec environ 70 personnes.
Quelles sont les particularités françaises en matière de développement durable ?
Une culture hiérarchique, où l’on attend que les décisions viennent d’en haut, notamment de l’Etat ; beaucoup de préoccupations « politiques » dans les sociétés, qui ralentissent les prises de décision ; des lenteurs administratives au niveau des collectivités… Mais, malgré cela, je pense qu’il faut arrêter de croire que la France est en retard dans le domaine du développement durable et que tout va mieux chez le voisin. Bien que n’étant pas dans les tous meilleurs, la France est tout de même dans le peloton de tête en la matière, et nous sommes individuellement très créatifs.
Selon toi, qui fait le plus avancer les choses en France ?
Le regretté fondateur de l’agence o2, Thierry Kazazian, Nicolas Hulot ou encore, dans la jeune génération, Mathieu Le Roux et Sylvain Darnil, qui tiennent un formidable outil de sensibilisation avec leur livre « 80 hommes pour changer le monde ». Personnellement, je recommande ce livre à tous mes interlocuteurs : amis, clients, collègues motivés ou sceptiques invétérés !
Tu présentes le développement durable comme une opportunité et non comme une nécessité. Que veux-tu dire par là ?
Pour reprendre l’expression de Paul Hawken dans « Natural Capitalism », nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle. La précédente révolution industrielle a permis de produire plus avec peu de main d’œuvre. Celle-ci devra permettre de produire suffisamment avec peu de ressources. Comme dans tout changement de cette ampleur, l’intérêt des entreprises est de réagir vite, pour profiter de l’opportunité, surfer sur la vague, plutôt que de se la prendre sur la tête, d’être contraint au changement. Le développement durable est donc une formidable opportunité stratégique. Mais les bénéfices ne se limitent pas au moyen terme. Immédiatement, des gestes aussi simples que de passer à des ampoules basse consommation ou de modifier le plan de déplacement d’une entreprise sont des sources d’économie importantes.
En terme de passage à l’acte, ces premiers gestes sont faciles à réaliser. Ensuite, pour convaincre les entreprises de passer à l’échelle supérieure, j’aime citer Amory Lovins, qui explique dans « Facteur 4 » que les grosses économies s’avèrent moins coûteuses que les petites. J’ai en tête l’exemple d’une usine chimique qui cherchait à réduire la consommation énergétique de ses pompes. En fait, il s’est avéré que le principal gisement d’économies n’était pas dans les pompes mais dans la conception d’ensemble, en commençant par poser des tuyaux d’alimentation droits, qui permettent de réduire significativement la taille des pompes.
La démarche TNS suit la même logique : viser le futur souhaité plutôt que tenter de s’éloigner petit à petit d’un présent qui ne marche pas. Chaque action que nous sélectionnons doit (1) aller dans la bonne direction, (2) permettre de rebondir plus loin une fois l’action réalisée, et (3) être une mesure opportune (stratégiquement, financièrement, etc. : le court terme doit marcher !).
Comment vois-tu le monde en 2050 ?
En 2050, nous saurons si oui ou non nous nous arriverons à sortir de l’entonnoir. Nous verrons si nous avons suffisamment modifié nos modes de consommation, de production et de vie pour en sortir à terme, et à temps !
Quels sont, selon toi, les principaux obstacles à franchir pour « sortir de l’entonnoir » ?
La principale inconnue est de savoir si les gens changeront et prendront des décisions suffisamment vite. Il n’y a pas d’obstacle technique, financier, ni de manque de ressources. Il faut surtout faire rapidement évoluer les mentalités, notamment celle des décideurs, qui n’ont généralement pas évolué dans cet état d’esprit. Mais je suis confiant : il y a 15 ans, qu’auriez-vous pensé si l’on vous avait prédit que la majorité des français trierait ses déchets aujourd’hui ?
Une deuxième difficulté est d’avancer malgré des terminologies qui portent à confusion, notamment celle de développement durable, mauvaise traduction de sustainable development. Pour ma part, je ne renie pas cette expression qui a le mérite d’être aujourd’hui connue par le plus grand nombre, mais j’y accole toujours le terme opportunité : je parle de l’opportunité développement durable.
Si tu devais convaincre un sceptique en 2 minutes, que lui dirais-tu ?
Je lui donnerai un exemple positif, une preuve de l’opportunité développement durable.
Je cite souvent l’exemple, tiré de « 80 hommes pour changer le monde », du paysan chinois qui, en lisant un vieux livre d’histoire, a eu l’idée de réintroduire des canards dans les rizières. Ces canards se nourrissent des mauvaises herbes et des insectes parasites et leurs déjections constituent un excellent engrais, permettant de se passer totalement d’engrais chimiques et de pesticides. Grâce à cela, ce paysan a doublé ses revenus et 75 000 fermes l’ont déjà suivi en Asie, créant une vraie révolution !
Pour les entreprises, un bon exemple est celui de Safechem, fabricant allemand de solvants chlorés, qui est passé en 5 ans de 6% à 50% de part de marché en ne vendant plus des tonnes de produits toxiques mais un service de dégraissage où toute la manipulation de solvants chlorés est réalisée par eux. Les clients, bien contents d’être déchargés de manipulations risquées, en redemandent. Et grâce à la récupération des solvants usagés, qui peuvent être réutilisés une centaine de fois, Safechem a défini un nouveau business model, fondé non plus sur les tonnes de solvants vendus mais sur le service rendu, ce qui lui a permis de retrouver le chemin de la croissance dans un contexte défavorable.
Peux-tu nous donner une good news d’actualité ?
TNS se lance bien en France et, pour l’instant ça marche !
Plus sérieusement, Lee Scott, président du géant de la grande distribution Wal-Mart, a prononcé récemment un discours qui devrait faire boule de neige, fixant comme objectifs stratégiques que ces magasins s’approvisionnent à 100% en énergies renouvelables, ne génèrent plus de déchets, et ne vendent à terme plus que des produits qui ne vont pas à l’encontre du développement durable !
Sur le site de TNS, nous reprenons chaque mois un exemple de ce type. Ce mois-ci, il y en a 2 : Wal-Mart et la Suède, qui s’est engagée à se passer de pétrole d’ici 2020 !
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……la France est tout de même dans le peloton de tête en la matière, et nous sommes individuellement très créatifs………….je veux vraiment y croire !
……la Suède, qui s’est engagée à se passer de pétrole d’ici 2020……..ai-je bien lu ou est ce que je l’ai rêvé ?
Lire cet interview me remplit de joie. Le courant positif me bouscule pour entreprendre !
Je n’ai relevé que ces deux phrases qui m’interpellent personnellement, mais il y en a bien d’autres….relisez !